Bienvenue,Marhaban.
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EL MAWLID ENNABAOUI ECHARIF OU NAISSANCE DU PROPHETE(SAWS) 2eme Partie.

Sabiha

LE VŒU DE SACRIFIER UN FILS


Les Quraysh respectaient ‘Abd al-Muttalib pour sa générosité, sa loyauté et sa sagesse. C’était aussi un très bel homme, qui en imposait par sa présence. Sa fortune était encore une autre raison pour lui de s’estimer favorisé par le destin ; et voici qu’à présent, comme pour couronner ces faveurs, il venait d’être choisi comme l’instrument providentiel de la redécouverte de Zemzem.
Il était profondément reconnaissant à Dieu de toutes ces bénédictions ; mais son âme était encore troublée par les pensées qui l’avaient assailli au moment où on l’avait sommé de ne plus creuser et où la situation avait pris un tour très critique. Tout s’était finalement bien passé, grâce à Dieu ! Mais jamais, comme à cet instant-là, il ne s’était senti aussi démuni de n’avoir qu’un seul fils. Son cousin ‘Umayyah, par exemple, qui était à la tête du clan de ‘Abdu Shams, était comblé de fils nombreux ; et si c’était Mughîrah, le chef de Makhzûm, qui avait déterré Zemzem, ses deux fils auraient pu former auprès de lui un cercle large et solide.
Or, lui-même, bien que possédant plusieurs épouses, n’avait qu’un seul fils pour le soutenir. Il s’y était déjà à demi résigné, mais Dieu qui venait de lui confier Zemzem pouvait encore l’enrichir dans d’autres domaines. Encouragé par la faveur dont il avait été comblé, il se mit à prier Dieu de lui donner d’autres fils et, en conclusion de sa prière, il fit vœu que si Dieu lui accordait la bénédiction d’avoir dix fils et de les élever tous jusqu’à l’âge d’homme, il Lui en sacrifierait un à la Ka’bah.
Sa prière dut être exaucée car, au fil des ans, neuf fils naquirent dans sa maison.
Quand il avait prononcé son vœu, celui-ci paraissait ne se rapporter qu’à une possibilité très lointaine. Or, le moment vint où, tous ses fils étant parvenus à l’âge adulte à l’exception du plus jeune, ‘Abd Allâh, le souvenir du vœu commença à le hanter. Bien qu’il fût fier de tous ses fils, il sentit qu’‘Abd Allâh était son préféré. Mais il n’était pas impossible que Dieu, lui aussi, ait une préférence pour cet enfant auquel Il avait donné une remarquable beauté et qu’Il choisisse celui-là pour Lui être sacrifié. Quoi qu’il puisse advenir, ‘Abd al-Muttalib était un homme de parole que l’idée d’être parjure ne pouvait même pas effleurer. C’était aussi un homme équitable doué d’un sens aigu des responsabilités, c’est-à-dire de celles qu’un homme doit assumer et de celles qu’il lui faut éviter. Il n’allait pas assumer lui-même la lourde charge de choisir celui de se fils qui serait sacrifié. Aussi, lorsqu’il ne fut plus permis de considérer ’Abd’ Allâh comme un simple jouvenceau, il rassembla ses dix fils, il leur parla du pacte qu’il avait conclu avec Dieu et leur demanda de l’aider à tenir sa parole. Ils n’avaient d’autre choix que d’accepter, le vœu de leur père devenant leur propre affaire, et ils se bornèrent à demander quelle conduite ils devaient suivre.
‘Abd al-Muttalib leur dit de prendre chacun une flèche et d’y apposer leur marque. Entre-temps, il avait adressé un message au devin officiel des Quraysh, lui fixant rendez-vous à la Ka’ba. Puis il conduisit ses fils au Sanctuaire, les fit entrer à l’intérieur de la Maison Sacrée et là, mit le devin au courant de son vœu. Chacun de ses fils présenta sa flèche et lui-même, se tenant à côté de la statue de Hubal, dégaina un long poignard qu’il avait apporté avec lui et adressa une prière à dieu. On procéda au tirage au sort et ce fut la flèche d’Abd Allâh qui sortit. Son père le prit par la main et, tenant son couteau dans l’autre main, il le conduisit vers la porte, décidé à se rendre immédiatement sur le lieu du sacrifice, comme s’il redoutait de se donner le temps de réfléchir.
Mais il avait compté sans les femmes de sa maisonnée et surtout sans Fâtimah, la mère d‘Abd Allâh. Alors que ses autres épouses, originaires de tribus éloignées, n’avaient guère d’influence à la Mecque, il n’en était pas de même de Fâtima, femme de la tribu Quraysh, issue du puissant clan de Makhzûm et, par sa mère, descendante de ‘Abd, un des fils de Qusayy. Toute sa famille résidait à proximité, était facile à joindre et pouvait lui venir en aide en cas de besoin. Elle avait donné à ‘Abd al-Muttalib trois de ses dix fils : Zubayr, Abû Talib et ‘Abd Allâh, ainsi que ses cinq filles, lesquelles étaient entièrement dévouées à leurs frères. Ces femmes n’étaient pas restées inactives, non plus d’ailleurs que les autres épouses qui, sans nul doute, avaient demandé l’aide de Fâtimah pour faire front au danger qui menaçaient également chacun des dix fils, dont l’un était nécessairement le possesseur de la flèche du sacrifice.
Pendant que se déroulait le tirage au sort, un attroupement avait commencé à se former dans la cour du Sanctuaire. Lorsque ‘Abd al-Muttalib et ‘Abd Allâh apparurent sur le seuil de la Ka’ba, tous deux pâles comme la mort, un murmure s’éleva parmi les Makhzûmites, qui comprirent qu’un des fils de leur sœur était la victime désignée. « Pourquoi ce couteau ? » lança une voix, et la question fut reprise par d’autres, bien que la réponse fût connue de tous. ‘Abd al-Muttalib commença à parler du vœu qu’il avait prononcé, mais Mughîrah, le chef de Makhzûm, lui coupa la parole : « Tu ne le sacrifieras point ; offre plutôt un sacrifice en remplacement de ton fils, et sa rançon dût-elle épuiser toute la fortune des fils de Makhzûm, nous le rachèterons ! » Sur ces entrefaites, les frères de ‘Abd Allâh étaient sortis de la Maison Sacrée. Aucun d’eux n’avaient encore ouvert la bouche, mais ils se tournèrent alors vers leur père et le supplièrent de laisser la vie à leur frère et d’offrir en expiation un autre sacrifice. Parmi tous ceux qui se trouvaient là, il n’y eut personne qui ne prit leur parti et ‘Abd al-Muttalib était à la fois tenté de se laisser convaincre et rempli de scrupules. Finalement, il accepta d’aller consulter une certaine femme de Yathrib réputée pour sa sagesse qui pourrait lui dire si une expiation pouvait être envisagée dans son cas, et sous quelle forme.
Prenant avec lui ‘Abd Allâh et un ou deux autres fils, ‘Abd al-Muttalib se rendit dans sa contrée natale, où on lui apprit que la femme qu’il cherchait avait émigré à Khaybar, une opulente colonie juive située dans une vallée fertile, à près de quarante lieues au nord de Yathrib. Les voyageurs poursuivirent leur route jusqu’à ce qu’ils eussent trouvé la femme et l’eussent mise au courant des faits. Elle leur promit de consulter son génie familier et leur fixa rendez-vous pour le jour suivant. ‘Abd al-Muttalib adressa une prière à Dieu et, le matin suivant, la femme leur dit : « la réponse m’est parvenue. Quel est le prix du sang chez vous ? » Ils répondirent que c’était dix chameaux. « Retournez dans votre pays, dit-elle, et mettez côte à côte votre homme et dix chameaux ; puis tirez au sort entre eux. Si la flèche est défavorable à votre homme, ajoutez d’autres chameaux et tirez au sort une nouvelle fois ; s’il le faut ajoutez davantage de chameaux jusqu’à ce que votre Seigneur les accepte et que le sort se retourne contre eux. Alors sacrifiez les chameaux, et laissez à l’homme la vie sauve. »
Rentrés aussitôt à la Mecque, ils conduisirent solennellement ‘Abd Allâh et dix chameaux dans la cour de la Ka’bah. ‘Abd al-Muttalib pénétra dans la Maison Sacrée, se plaça à côté de Hubal et pria Dieu d’accepter leur démarche. Ensuite de quoi ils procédèrent au tirage au sort et la flèche désigna ‘Abd Allâh. Dix autres chameaux furent ajoutés, mais une seconde fois la flèche dit que les chameaux devaient vivre et que l’homme devait mourir. On continua d’ajouter des chameaux, dix à chaque tirage, toujours avec le même résultat, jusqu’à que le nombre de chameaux eût atteint la centaine. Alors seulement, la flèche leur fut contraire. Mais ‘Abd al-Muttalib était excessivement scrupuleux : pour lui, le témoignage d’une seule flèche ne suffisait pas à décider d’une affaire aussi importante. Il insista pour que l’on tirât au sort une seconde fois, puis une troisième, ce qui fût fait et chaque fois la flèche désigna les chameaux. En fin de compte, il eut la certitude que Dieu avait accepté son expiation, et les chameaux furent dûment immolés.


DANS L’ATTENTE D’UN PROPHÈTE


‘Abd al-Muttalib, dans ses prières, ne s’adressait pas à Hubal. Il s’adressait toujours à Dieu, à Allâh. Mais au cours des nombreuses générations pendant lesquelles elle était restée en place à l’intérieur de la Maison de Dieu, l’idole moabite était devenue pour les Quraysh une sorte de personnification de la barakah, c’est-à-dire de la bénédiction, de l’influx spirituel qui baignait ce sanctuaire suréminent. Il existait à travers l’Arabie d’autres sanctuaires de moindre importance dont les plus connus au Hijâz, étaient les temples d’al-Lât, d’Al-‘Uzzah et de Manât, déesses que certains de leurs adorateurs prétendaient pouvoir nommer « les trois filles de dieu ». Dès sa prime enfance, à l’instar des autres Arabes de Yathrib, ‘Abd al-Muttalib avait appris à vénérer Manât, dont le temple était situé à Qudayd au bord de la Mer Rouge. Plus important encore pour les Quraysh était le sanctuaire d’Al-‘Uzzah, dans la vallée de Nakhah, distante d’une journée de chameau au sud de La Mecque. De là, il suffisait d’une autre journée de voyage dans la même direction pour atteindre Tâ’if, une cité ceinte de murailles, dressée sur un plateau fertile et verdoyant, dont les habitants, les Thaqîf, étaient un rameau de la grande tribu arabe de Hawâzin. Al-Lât était la « dame de Tâ’if » et elle était abritée dans riche sanctuaire. Les Thaqîf aimaient à se considérer, en tant que gardiens de ce temple, comme le pendant des Quraysh ; et dans leur langage courant, les Quraysh allaient jusqu’à parler des « deux grandes cités » pour désigner La Mecque et Tâ’if. Malgré le merveilleux climat et la fertilité du « Jardin du Hijâz », ainsi que l’on nommait Tâ’if, ses habitants éprouvaient de la jalousie envers la vallée aride occupée par leurs émules du nord, car au fond de leurs cœurs ils savaient bien que leur temple ne pouvait être comparé à la Maison de Dieu. Ils ne souhaitaient d’ailleurs pas vraiment qu’il en fût autrement, car eux aussi descendaient d’Ismâ’îl et avaient des racines à La Mecque. Leurs sentiments étaient donc mêlés, et parfois contradictoires. Pour leur part, les Quraysh ne jalousaient personne. Ils se savaient vivre au centre du monde et posséder en leur sein un aimant capable d’attirer les pèlerins de tous le points de la terre. Il ne tenait qu’à eux de ne rien faire qui pût altérer les bons rapports qui s’étaient établis entre eux et les tribus de la périphérie.
De par sa fonction d’hôte des pèlerins venus visiter la Ka’bah, ‘Abd al-Muttalib avait une conscience particulièrement aiguë de ces relations. Il s’agissait d’une fonction intertribale, qui retombait dans une certaine mesure sur chacun de Quraysh. Il fallait veiller à ce que les pèlerins se sentissent à La Mecque comme dans une seconde patrie ; leur faire bon accueil impliquait que l’on ne manque pas de rendre hommage aux idoles qu’ils apportaient avec eux. L’acceptation des idoles et la croyance en leur efficacité reposaient sur l’autorité d’une tradition qui avait traversé de nombreuses générations. ‘Abd al-Muttalib cependant, se trouvait sans doute moins loin de la religion d’Abraham que la plupart de ses contemporains de Quraysh, de Khuzâ’ah, de Hawâzin et des autres tribus arabes.
Encore y avait-il, comme par le passé, un petit nombre de croyants qui avaient maintenu la pureté du culte abrahamique. Ils étaient seuls à comprendre que le culte des idoles, loin d’appartenir à la tradition, était en fait une innovation, un danger dont il fallait se garder. Il suffisait d’avoir une vue plus étendue de l’histoire pour se rendre compte que Hubal ne valait pas mieux que le veau d’or des fils d’Israël. Ces hunafâ, ainsi qu’ils se nommaient eux-mêmes, se gardaient de toute relation avec les idoles, dont ils ne considéraient la présence à La Mecque comme une profanation et une souillure. Leur refus de tout compromis et la franchise avec laquelle ils exprimaient souvent leurs opinions les mettaient plus ou moins en marge de la société mecquoise qui les respectait, le tolérait ou les maltraitait, en partie selon leur personnalité, en partie selon que leur clan était disposé ou non à les protéger.
‘Abd al-Muttalib connaissait quatre de ces hunafâ, dont un des plus respectés, nommé Waraqah, était le fils de Nawfal, du clan d’Asad, son cousin germain. Waraqah s’était fait chrétien et il existait, parmi les chrétiens de ces régions, une croyance selon laquelle la venue d’un prophète était imminente. Même si elle n’était pas très répandue, cette croyance avait l’aval d’un ou deux vénérables dignitaires de Eglises orientales ainsi que des astrologues et des devins.
Quant aux juifs, pour qui la probabilité d’un tel évènement était d’autant plus facile à admettre qu’à leurs yeux la lignée des prophètes ne devait prendre fin qu’avec le Messie, ils étaient presque unanimes à attendre un prophète. Leurs rabbins et d’autres sages les assuraient que sa venue était proche ; bon nombre de prédictions concernant les signes avant-coureurs de sa venue s’étaient déjà réalisées, et il ne pourrait évidemment s’agir que d’un juif, d’un représentant du Peuple élu.
Les chrétiens, et parmi eux Waraqah, avaient quelque doute à propos de ce dernier point, car il ne voyaient pas pourquoi le nouveau prophète ne serait pas arabe. Les Arabes avaient besoin d’un prophète plus encore que les juifs qui, du moins, suivaient encore la religion d’Abraham dans la mesure où leur culte s’adressait au Dieu unique et où ils n’avaient pas d’idoles. Et qui, sinon un prophète, serait à même de délivrer les Arabes du culte des faux dieux ?
Disposées en cercle autour de la Kaaba, à quelque distance de celle-ci, on dénombrait trois cent soixante idoles. En outre, presque chaque foyer mecquois possédait sa divinité, une idole petite ou grande qui était au centre de la vie familiale. Chaque fois qu’il sortait de sa maison, surtout si c’était pour partir en voyage, et chaque fois qu’il y entrait, le Mecquois avait soin d’aller frotter sa main sur l’idole pour en obtenir des grâces. Au demeurant, La Mecque n’était pas exceptionnelle à cet égard, car ces pratiques étaient répandues dans presque toute l’Arabie.
Il existait, il est vrai, quelques communautés arabes chrétiennes bien implantées vers le sud, à Najrân et au Yémen, ainsi que dans le nord près de la frontière syrienne. Mais la plus récente intervention divine, celle qui avait bouleversé la Méditerranée et de vastes contrées de l’Europe, n’avait eu en près de six siècles, pratiquement aucun impact sur la société païenne qui gravitait autour du sanctuaire mecquois. Les Arabes qui peuplaient le Hijâz et la grande plaine du Nadj, à l’est, semblaient totalement fermés au message des Evangiles.
Ce n’était pas que les Quraysh et les autres tribus païennes fussent hostiles au christianisme ; lorsque des chrétiens venaient rendre hommage au sanctuaire d’Abraham, il leur était fait aussi bon accueil qu’aux autres visiteurs. En outre, un chrétien avait été autorisé, et même encouragé, à peindre sur un mur, à l’intérieur de la Ka’bah, une icône de la Vierge Marie et de l’enfant Jésus qui contrastait de façon frappante avec les autres peintures. Sans doute les Quraysh n’étaient-ils pas véritablement sensibles à ce contraste : pour eux, il s’agissait surtout de grossir de deux nouvelles idoles la multitude de celles qui existaient déjà, et c’est en partie cette forme de tolérance qui émoussait leur sensibilité.
A la différence de la plupart de hommes de sa tribu, Waraqah savait lire, et il avait étudié les Ecritures et la théologie. Aussi pouvait-il percevoir que parmi les promesses du Christ, il en était une que les chrétiens interprétaient généralement comme ayant trait au miracle de la Pentecôte, mais dont certains éléments ne semblaient nullement en rapport avec ce miracle et se référaient certainement à quelque chose d’autre, quelque chose qui ne s’était pas encore accompli. Le texte n’en restait pas moins obscur, car que pouvaient bien signifier de telles paroles : Il ne parlera pas de lui-même, mais tout ce qu’il entendra il le dira ? Waraqah avait une sœur nommée Qutaylah, qui était très proche de lui. Il lui parlait souvent de ces choses, et ses paroles avaient produit sur elle une si forte impression que la pensée du prophète attendu occupait souvent son esprit. Etait-il possible qu’il fût déjà présent parmi eux ?
Après que le sacrifice des chameaux eut été accepté, ‘Abd al-Muttalib décida de chercher une épouse pour le fils qui venait d’être racheté, et après quelque réflexion son choix se porta sur Aminah, la fille de Wahb, un des petits-fils de Zuhrah, frère de Qusayy. Wahb avait été le chef du clan de Zuhrah, mais à sa mort, survenue quelques années plus tôt, Aminah avait été placée sous la garde de son oncle paternel Wuhayb, qui avait succédé à Wahb à la tête du clan. Wuhayb avait lui-même une fille d’âge nubile, du nom de Hâlah, et lorsque ‘Abd al-Muttalib eut arrangé le mariage de son fils avec Aminah, il demanda Hâlah en mariage pour lui-même. Wuhayb y consentit, et l’on fit tous les préparatifs pour que les deux mariages fussent célébrés en même temps.
Le jour fixé, ‘Abd al-Muttalib prit son fils par la main et tous deux se mirent en route pour la demeure des Banî Zuhrah. En chemin, ils durent passer devant la maison des Banî Asad ; et le destin voulut que Qutaylah, la sœur de Waraqah, se tînt devant l’entrée de sa demeure, peut-être à dessein, pour voir ce qu’elle pourrait du grand mariage qui allait avoir lieu et dont tout le monde parlait à La Mecque. ‘Abd al-Muttalib avait alors plus de soixante-dix ans, mais il restait remarquablement jeune à tous égards. Et c’était un spectacle impressionnant que de voir les deux futurs maris s’avancer lentement, avec leur grâce naturelle qu’accentuait encore la solennité de l’occasion. Mais à mesure qu’ils s’approchaient de sa maison, Qutaylah n’avait plus d’yeux que pour le jeune homme.
‘Abd Allâh était, de par sa beauté, le Joseph de son époque. Même les plus âgés des hommes et des femmes du clan des Quraysh ne se rappelaient pas avoir jamais vu son égal. Il avait à présent dix-huit ans, en pleine fleur de sa jeunesse ; mais Qutaylah était surtout frappée — comme l’avait déjà été en d’autres circonstances, mais jamais aussi intensément que cette fois — par la lumière qui rayonnait de son visage et qui semblait venir d’un autre monde. Se pouvait-il que Abdallah fût le prophète attendu ? Ou bien était-il destiné à en être le père ?
Ils l’avaient à peine dépassée que, mue par une impulsion soudaine, elle s’écria : « ‘Abd Allâh ! » ‘Abd al-Muttalib lâcha la main de son fils comme pour l’inciter à parler à sa cousine. Abdallah se retourna vers elle, et elle lui demanda où elle se rendait. « Je vais avec mon père », répondit-il simplement, non par désir de taire quelque chose, mais parce qu’il était sûr qu’elle savait qu’il se rendait à son mariage. « Prends-moi comme épouse, ici même et sur-le-champ, dit-elle, et tu auras autant de chameaux qu’on en a sacrifié à ta place. » ‘Abd Allâh lui répondit : « Je suis avec mon père. Je ne puis agir contre sa volonté, ni le quitter ». Les mariages se déroulèrent comme prévu et les deux couples demeurèrent quelques jours chez Wuhayb.
Pendant ce séjour, Abdallah dut aller chercher quelque chose dans sa propre maison et il rencontra de nouveau Qutaylah, la sœur de Waraqah. elle cherchait son regard avec tant d’insistance qu’il s’arrêta près d’elle, pensant qu’elle allait lui parler. Comme elle restait silencieuse, il lui demanda pourquoi elle ne répétait pas ce qu’elle lui avait dit la veille. Elle lui fit cette réponse : « La lumière qui, hier, était avec toi t’a quittée. Aujourd’hui tu ne peux plus satisfaire le besoin que j’avais de toi. »
‘Abd Allâh et Aminah étaient parfaitement heureux ensemble, et Aminah conçut dès la première nuit de leur mariage.
C’est en l’an 569 de l’ère chrétienne que ces mariages eurent lieu. L’année suivante devait entrer dans l’histoire sous le nom d’ « Année de l’Eléphant », et son importance fut capitale pour plus d’une raison.


L’ANNÉE DE L’ÉLÉPHANT


A cette époque, le Yémen était sous la domination de l’Abyssinie, et un Abyssin nommé Abraha en était vice-régent. Il fit bâtir une somptueuse cathédrale à Sana’â avec l’espoir que cette cité prendrait la place de La Mecque comme lieu de pèlerinage le plus fréquenté de toute l’Arabie. Il avait fait venir du marbre enlevé à un palais en ruine de la reine de Sabâ, et, à l’intérieur, il avait fait dresser des croix d’or et d’argent, des chaires d’ivoire et d’ébène. Il écrivit à son maître, le négus : « O Roi, je t’ai construit une église telle que jamais on n’en a bâti pour aucun monarque avant toi, et je ne prendrai pas de repos avant d’en avoir fait le nouveau centre de pèlerinage des Arabes. » Il ne faisait d’ailleurs aucun secret de son dessein, ce qui suscitait une colère grandissante parmi toutes les tribus du Hijâz et du Najd. Finalement, un homme de Kinânah, tribu apparentée aux Quraysh, se rendit à Sanâ’a dans l’intention délibérée de souiller l’église ; ce qu’il fit une nuit, après quoi il s’en retourna sain et sauf chez les siens.
Quant Abraha apprit la nouvelle, il jura qu’en représailles il raserait complètement la Ka’bah. Après avoir achevé ses préparatifs, il se mit en route pour La Mecque avec une grande armée, en tête de laquelle marchait un éléphant. Quelques tribus arabes au nord de Sanâ’a tentèrent de lui barrer la route, mais les Abyssins les mirent en fuite après avoir capturé leur chef, Nuhayl, de la tribu de Khath’am ; lequel, pour avoir la vie sauve, s’offrit à servir de guide à l’expédition.
Lorsque l’armée atteignit Tâ’if, les hommes de Thaqîf sortirent à le rencontre d’Abrahah, car ils craignaient que celui-ci ne détruisît leur temple d’Al-Lât par erreur, le prenant pour la Ka’bah. Ils s’empressèrent de lui faire observer qu’il n’était pas encore arrivé à destination, et ils lui proposèrent un guide pour le reste du parcours. Bien qu’il eût déjà avec lui Nufayl, Abrahah accepta leur offre, mais l’homme mourut en chemin, à environ une lieue et demie de La Mecque, au lieu-dit Mughammis, où on l’enterra. Plus tard, les Arabes prirent l’habitude de lapider sa tombe et, aujourd’hui encore, les gens de cet endroit lui jettent des pierres en passant.
Abrahah fit halte à Mughammis et envoya un détachement de cavaliers jusqu’à la périphérie de La Mecque. Ceux-ci se saisirent de tout ce qu’ils trouvèrent sur leur passage et renvoyèrent à Abrahah leur butin, dont faisaient partie deux cents chameaux appartenant à ‘Abd al-Muttalib. Les Quraysh et les autres tribus voisines tinrent un conseil de guerre et décidèrent qu’il était inutile d’essayer de résister à l’ennemi. Pendant ce temps, Abrahah envoya à La Mecque un émissaire qui devait s’enquérir du chef de la cité, lui dire que l’armée n’était pas venue pour combattre mais seulement pour détruire le temple et lui faire savoir que s’il voulait éviter toute effusion de sang il devait se rendre dans le camp abyssin.
Il n’y avait plus eu de chef officiel des Quraysh depuis le temps où leurs privilèges et leurs responsabilités avaient été divisés entre la maison de ‘Abd ad-Dâr et celle de ‘Abdu Manâf. Pourtant, la plupart des gens savaient fort bien lequel des chefs de clan était, en fait sinon en droit, le chef de La Mecque. En l’occurrence, l’émissaire fut conduit directement à la maison de ‘Abd al-Muttalib, lequel, accompagné d’un de ses fils, se rendit au camp yéménite avec le messager.
Lorsque Abraha aperçut le vieillard, il fut tellement impressionné par son allure qu’il se leva de son siège royal pour le saluer, puis il s’assit à côté de lui sur le tapis, disant à son interprète de s’enquérir pour savoir s’il avait une faveur à demander. ‘Abd al-Muttalib répondit que l’armée lui avait pris deux cents chameaux et il demanda qu’on les lui restituât. Abraha fut quelque peu surpris de cette requête, et il se déclara déçu de voir ‘Abd al-Muttalib se préoccuper davantage des ses chameaux que de la Ka’abah que lui, Abrahah et les siens étaient venus détruire. A quoi ‘Abd al-Muttalib répliqua : « Moi, je suis le maître des chameaux ; quant au temple, il a également un maître qui le défendra. – il ne pourra pas le défendre contre moi, dit Abraha. – Nous verrons, dit ‘Abd al-Muttalib, mais donne-moi mes chameaux. » Sur quoi Abrahah donna des ordres pour que les chameaux fussent rendus à leur propriétaire.
‘Abd al-Muttalib retourna auprès des Quraysh et leur conseilla de se retirer dans les collines qui entouraient la ville. Puis il se rendit au Sanctuaire avec quelques parents et familiers qui, groupés auprès de lui, implorèrent Dieu de les aider contre Abraha et son armée. Lui-même prit entre ses mains l’anneau de métal qui pend au milieu de la porte de la Ka’bah et lança cet appel : « O Dieu, ton serviteur protège sa propre maison, Toi, protège la Tienne ! » Après quoi, lui et les autres allèrent rejoindre le reste des Quraysh dans les collines, à des emplacements d’où ils pouvaient observer ce qui se passait en bas dans la vallée.
Le lendemain matin, Abrahah s’apprêta à marcher sur la ville, dans l’intention de détruire la Ka’bah, puis de s’en retourner à Sanâ’a par où il était venu. On conduisit l’éléphant, richement caparaçonné, en tête de l’armée qui était déjà en ordre de marche ; et lorsque le puissant animal eut atteint son poste, son cornac Unays le fit se tourner dans la même direction que les troupes, c’est-à-dire face à La Mecque. Pendant qu’il remplissait assez à contrecoeur sa fonction de guide, Nufayl avait presque toujours marché en tête de l’armée à côté d’Unays, duquel il avait appris quelques-uns des ordres auxquels obéissait l’éléphant.
Profitant de ce qu’Unays avait la tête tournée pour guetter le signal du départ, Nufayl souleva l’oreille de l’animal et, doucement fait fermement, y glissa l’ordre de s’agenouiller. Sur ce, à la surprise et à la consternation d’Abrahah et de ses soldats, l’éléphant plia lentement et paisiblement les genoux et s’accroupit sur le sol. Unays lui ordonna de se relever, mais l’ordre de Nufayl avait coïncidé avec un ordre plus puissant que celui d’aucun homme, et l’animal ne fit pas signe de se mouvoir. Ils se mirent à plusieurs pour le contraindre à se remettre debout, allant jusqu’à le frapper à la tête avec des barres de fer et à lui enfoncer des crochets dans le ventre. Rien n’y fit et il demeura immobile comme un roc. ils essayèrent alors un stratagème : faisant faire demi-tour à l’armée entière, ils la firent avancer de quelques pas dans la direction du Yémen. Aussitôt, l’éléphant se releva, se tourna dans la direction des soldats et se mit à les suivre. Reprenant espoir, ceux-ci refirent demi-tour ; l’éléphant fit de même, mais il ne s’était pas plus tôt retrouvé face à La Mecque qu’il s’agenouilla de nouveau.
Aucun signe n’aurait pu indiquer plus clairement qu’il ne fallait pas aller plus avant. Abrahah, cependant, était aveuglé par l’ambition qu’il nourrissait pour le sanctuaire qu’il avait bâti et par sa résolution de détruire le grand sanctuaire rival. S’il avait donné à ce moment l’ordre de battre la retraite, peut-être auraient-ils échappé au désastre. Mais tout à coup, il fut trop tard : à l’ouest le ciel devint noir et un bruit étrange se fit entendre dont le volume s’amplifia tandis qu’une grande vague de ténèbres en provenance de la mer déferlait sur eux et q’au-dessus de leurs têtes, à perte de vue, l’espace se remplissait d’oiseaux. Des survivants ont dit que leur vol ressemblait à celui des martinets et que chaque oiseau portait trois cailloux de la grosseur d’un pois sec, l’un tenu dans son bec et les autres serrés dans chaque patte. De tous côtés ils fondirent sur les soldats, les criblant de pierres au passage, et les galets étaient si durs, et lancé à une telle vitesse qu’ils transperçaient même les cottes de mailles. Chaque pierre atteignait sa cible et tuait son homme, car aussitôt qu’une pierre frappait un corps, la chair commençait à se putréfier, rapidement dans certains cas, plus lentement dans d’autres. Si tous ne furent pas touchés et si certains furent épargnés, dont Unays et l’éléphant, tous furent frappés de terreur.
Quelques-uns restèrent dans le Hijâz, où ils gagnèrent leur vie comme berger ou en s’acquittant de divers travaux, mais ma plupart des membres de l’expédition regagna Sanâ’a en grand désordre. Beaucoup moururent peu de temps après leur retour. Quant à Nufayl, il s’était éloigné subrepticement de l’armée pendant que l’attention générale était concentrée sur l’éléphant, et il atteignit sans encombre les collines qui entourent La Mecque.
A dater de ce jour, les Quraysh furent appelés par l’ensemble des Arabes « les gens de Dieu », et on leur témoigna encore plus de respect qu’auparavant, car Dieu avait exaucé leurs prières et avait évité la destruction de la Ka’bah. On les honore encore aujourd’hui, mais plutôt en raison d’un second évènement — lequel n’est sûrement pas sans rapport avec le premier — qui survint durant cette même Année de l’Eléphant.
‘Abdallâh ; le fils de ’Abd al-Muttalib, ne se trouvait pas à La Mecque au moment du miracle des oiseaux. Il était parti faire du négoce en Palestine et en Syrie avec l’une des caravanes et, sur le chemin du retour, il avait fait halte à Yathrib où l’avait hébergé la famille de sa grand-mère. Là, il était tombé malade et la caravane avait continué sans lui le voyage jusqu’à La Mecque. Aussitôt qu’il apprit la maladie de son fils, ‘Abd al-Muttalib dépêcha Hârith à Yathrib afin qu’il raccompagne son frère à la maison dès que celui-ci serait de nouveau en état de voyager. Quand Hârith arriva chez ses cousins de Yathrib, ils lui présentèrent leurs condoléances, car son frère était mort.
La peine fut grande à La Mecque au retour de Hârith. L’unique consolation d’Aminah fut l’enfant que lui laissait son époux décédé et qu’elle portait encore en son sein, et elle sentit son chagrin s’adoucir à mesure que la date de la délivrance se rapprochait.

Tiré du livre de Martin Lings "le Prophète Muhammad", Eds du Seuil, Paris.
sources principales : La Sira Rasul Allah d'Ibn Ishaq et le Kitab at-Tabaqat al Kabir d'Ibn Sa'd". ...

A suivre...




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Dernière mise à jour de cette rubrique le 19 mars 2008

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