| Volonté et responsabilité |
Aristote est le premier philosophe de l’Antiquité à avoir analysé les conditions de la détermination volontaire.
Certaines de nos actions ne peuvent être rapportées à notre volonté et on ne peut par conséquent nous en rendre responsables.
Ces actions, ce sont celles que nous faisons par violence ou par ignorance. Nous subissons en effet quelquefois des contraintes extérieures auxquelles il nous est impossible de résister. Nous ne sommes donc pas responsables de notre conduite.
Mais un homme peut faire aussi une mauvaise action parce qu’il ignore qu’elle est mauvaise, et qu’il n’a pas l’idée d’une action meilleure qu’il faudrait faire. On ne peut donc l’accuser de faire volontairement le mal Néanmoins, l’ignorance ne fait pas tout pardonner : il y a des cas où l’on punit l’ignorance, parce qu’il est des choses qu’il dépendait de l’homme de savoir et qu’il aurait dû savoir (Éthique à Nicomaque , III).
Et ainsi, nous nous apercevons parfois de notre ignorance et notre erreur, et nous reconnaissons que nous avons mal agi. Mais, quoiqu’il en soit de notre ignorance, elle n’est jamais absolue, et nous considérons toujours les principes généraux qui doivent diriger la volonté. En conséquence, nous commettons le mal en nous trompant sur les circonstances où nous sommes et sur les moyens qu’il s’agit d’employer. Qu’en est-il des actions faites en vue du plaisir ? Nous les faisons toujours de nous-mêmes, que nous soyons motivés par des sentiments nobles ou par l’égoïsme de la passion".
Notre volonté les fait parce que nous y trouvons notre plaisir : nous en sommes donc responsables : Que si l’on prétend que tout ce qui est agréable et beau exerce sur nous une sorte de contrainte, attendu que ce sont des objets extérieurs, alors il faudrait dire que tout exerce sur nous un empire violent ; car c’est toujours en vue de ces choses que les hommes font tout ce qu’ils font, malgré eux et par conséquent avec peine, les autres avec plaisirs, parce qu’ils n’envisagent que le côté agréable. Or il est ridicule d’accuser les objets extérieurs plutôt que de s’en prendre à soi-même de la facilité que l’on a à s’en laisser séduire.
(Éthique à Nicomaque, III)
La politique et l’économie
La Politique est l’un des plus anciens traités de philosophie politique de la Grèce antiqueLe mot politique tire son étymologie du mot grec polis , qui correspond à la cité (dans l’étymologie latine civitas ).
Dans La Politique , Aristote tend à analyser l’origine, la finalité et le fonctionnement de l'État, mais aussi à étudier le fonctionnement des régimes politiques de son époque. Son but est de dégager le meilleur régime politique possible, l’État idéal.
En même temps, il veut que cela soit réalisable.
D’autre part, Aristote poussa la réflexion sur l’économie plus loin que Platon. Aristote est un fondateur de la pensée médiévale, en économie en particulier, et on trouve dans ses ouvrages des concepts précurseurs de la pensée économique moderne.
Aristote montre avec Les économiques et l' Éthique à Nicomaque la différence fondamentale entre l’économique et la chrématistique". La chrématistique (de khréma, la richesse, la possession) est l’art de s’enrichir, d’acquérir des richesses. Selon Aristote, l’accumulation de la monnaie pour la monnaie est une activité contre nature et qui déshumanise ceux qui s’y livrent : suivant l’exemple de Platon", il condamne ainsi le goût du profit et l’accumulation de richesses.
Aristote sur une fresque murale à Rome
Dernière œuvre du corpus aristotélicien, probablement une des plus connues d’Aristote, La Poétique s’intéresse aux différents aspects de l’art poétique, comme la tragédie, l’épopée, et de manière anecdotique la musique. Aristote mentionne un futur ouvrage sur la comédie qui fait partie des œuvres disparues d’Aristote.
Contrairement à son maître, Platon, qui entre autres dans la République et dans les Lois s’était montré très critique envers la tragédie, considérant qu’elle avilissait l’homme et lui faisait croire sur les dieux des choses fausses, Aristote voit dans cet art un moyen pour l’homme de se purifier l’âme de ses passions.
Cette purification, ou catharsis vient de la pitié et la crainte qu’éprouvent les spectateurs envers les personnages de la tragédie. Pour que cette catharsis soit possible, il faut que les personnages soient une imitation (mimêsis) des passions humaines, des imitations aussi vraisemblables que possibles.
L’intrigue, elle, doit être aussi cohérente que possible, et se dérouler sans accroc depuis la situation de départ jusqu’à la conclusion. Le meilleur exemple, pour Aristote, c’est l’Œdipe Roi, de Sophocle ; à l’opposé, la Médée d’Euripide est considérée comme un exemple inférieur de tragédie, du fait du deus ex machina final (Médée emporte les cadavres des enfants qu’elle a eu avec Jason sur un chariot de feu).
La manière dont opère la catharsis n’est pas claire, dans le texte d’Aristote. Les spectateurs des tragédies prennent plaisir à voir des scènes qui leur seraient insoutenables dans la vie quotidienne : c’est peut-être dans cette esthétisation que les sentiments peuvent se purifier.
La psychologie
Un corps organisé a la vie en puissance, c’est-à-dire qu’il ne possédera les fonctions vitales de nutrition, de croissance, etc. que s’il possède la forme-substance de l’âme. Dans De l’Âme (livre II), Aristote définit celle-ci comme « l’entéléchie première d’un corps naturel qui a la vie en puissance. » L’âme n’est pas toujours en acte dans le corps (comme dans le sommeil par exemple), mais elle est toujours la condition nécessaire des fonctions du corps. Elle est donc le principe animant du corps, son moteur immobile :
Aristote s’oppose ici encore à Platon, en rejetant les théories de l’âme comme pilote du corps qui impliquent l’indépendance de la première par rapport à ce dernier. En réalité, pour Aristote, il n’y a pas de vie séparée ni de l’un ni de l’autre.
L’étude de l’âme relèvera donc de la biologie et de la physique, par l’étude des puissances de l’âme, ce que nous appellerions la psychophysiologie : étude des fonctions nutritive, sensitive, motrice et cognitive. Ces fonctions sont hiérarchisées dans l’organisme vivant, i.e. par exemple, pour avoir la cognition, il faut nécessairement posséder la sensation. Ces fonctions ne diffèrent pas réellement les unes des autres, l’âme est bien une dans le corps, mais on les distingue logiquement, suivant leur fonction.
L’étude de la nature : La physique
La physique est, comme l’indique son nom, la science de la nature (« physique » vient du grec physikê signifiant « nature »). Comme toute science, elle a pour but de connaître son objet par les causes. Ce concept de nature désigne pour Aristote un principe interne de mouvement et de repos. La première chose à faire pour établir cette science, une fois le mot défini, est de montrer que la nature existe : y a-t-il des choses en mouvement, et la cause de ce mouvement est-elle une nature, i.e. un principe ? Aristote tente de définir le mouvement : « acte (entéléchie) de la puissance en tant que telle » (Physique, III, 1, 201, a 10s). Certains traducteurs écrivent « tel » au masculin.
Que faut-il en penser ? Cette question est toujours l’objet d’une réflexion approfondie.
La biologie
Les œuvres consacrées à la biologie représentent près du tiers de l’œuvre d’Aristote. On pense généralement que ces œuvres sont les plus tardives, écrites bien après l’Organon ; il abandonne complètement sa logique, au profit de la seule observation : la théorie devra rendre compte de ce qui est observé, et non l’inverse — alors que Platon, dans sa classification des animaux (cf. Le Sophiste) met les poissons dans le même groupe que les oiseaux, ou qualifiait l’homme d’« animal bipède sans plumes ».
Ces œuvres semblent adressées à un public cultivé, moins large que celui auquel les dialogues étaient destinés, mais ne se limitant pas aux membres du Lycée.
Une des difficultés auxquelles se heurte Aristote est que la nature est le lieu de l’accidentel : on ne peut discourir sur ce qui se produit nécessairement, comme c’est le cas pour la théologie ou les mathématiques, mais sur ce qui se produit le plus souvent : le meilleur exemple est l’existence des monstres.
La nature n’est pas pour autant complètement livrée au chaos, un ordre se dégage de l’observation : « la nature ne fait rien en vain ni de superflu » : tout a sa raison d’être, donc est explicable par la raison.
Cette œuvre est principalement descriptive : L’Histoire des Animaux n’est qu’une compilation de faits concernant la vie des différentes espèces animales ; Parties des Animaux s’intéresse lui à la classification des animaux par genre et par espèce. Il est intéressant de noter que ce pan de la science aristotélicienne aura une durée de vie bien plus importante que sa physique : cette dernière fut critiquée et mise à bas par les découvertes de Galilée, mais la classification des animaux d’Aristote perdurera elle jusqu’à Buffon (1707-1788).
Les végétaux
Il n’évoque les végétaux que pour les situer dans un plan plus général d’organisation des organismes vivants, Aristote ne s’intéresse qu’assez peu à l’étude des plantes pour elles-mêmes.Aristote dit que les plantes se nourrissent essentiellement d'humus, c'est-à-dire de matières organiques, qu'elles puisent dans le sol.
Les couleurs
Dans De Coloribus, Aristote inaugure non seulement la science des couleurs, mais aussi la relation entre la couleur et le caractère. C’est ainsi qu’il soutient que ceux qui sont extrêmement noirs (agan melanes) sont couards, le cas des anciens Egyptiens qui selon lui étaient agan melanes, trop noirs. Mais poursuit-il, ceux qui sont trop blancs sont aussi couards, le cas des femmes blanches qui seraient selon lui pour la plupart plus blanches que les hommes leucodermes. De Coloribus fait d’Aristote le père de la science des couleurs et dans une certaine mesure de la socio-biologie.
Les oiseaux
Aristote traite des oiseaux dans le livre IX de l'Histoire des animaux. Mais les espèces qu’il cite le sont dans le désordre et ne relève aucune tentative de classification.
Les faits bien réels et bien observés sont mélangés à de nombreuses erreurs ou de légendes. Aristote affirme ainsi que si le tonnerre gronde durant l’incubation, les œufs ne donneront aucune naissance ou que le rossignol se cache durant tout l’hiver pour ne réapparaître qu’au printemps.
Postérité
L’œuvre d’Aristote a eu une postérité considérable. Son œuvre s’est transmise en plusieurs étapes, avec de fortes remises en cause. Ainsi, les ouvrages d’Aristote tels que nous les connaissons n’ont en fait pas été conçus par Aristote lui-même. Le classement de ces notes en volumes est dû à Andronicos de Rhodes, le premier éditeur d’Aristote, qui vécut vers le IIe siècle av. J.-C. Nous lui devons les titres des ouvrages d’Aristote, comme Éthique à Nicomaque ou la Métaphysique.
À la disparition du Lycée, certains travaux d’Aristote disparaissent ; des ouvrages sont perdus (dont une partie, qui n’était vraisemblablement composée que de copies des originaux, lors de la destruction de la Bibliothèque d’Alexandrie), et la Métaphysique ne fut éditée que très tardivement.
Le philosophe latin Boèce, également consul de l’empire Romain autour de l’an 500 sous le roi ostrogoth Théodoric le Grand, traduisit la Logique et les Analythiques d’Aristote. Il laissa en outre trois livres de commentaires. Son œuvre, à la disposition des intellectuels du haut-Moyen Âge, fait de lui un relais majeur entre l’Antiquité et le Moyen-Âge occidental. Au Moyen Âge, sa philosophie spéculative fut redécouverte, dans un contexte de rivalités d’écoles, grâce aux philosophes judéo-musulmans, en particulier à Maïmonide et Averroès. Au XIIe siècle se déroula un mouvement général de traduction d’œuvres de philosophes et scientifiques grecs et arabes par des équipes comprenant des représentants des trois grandes religions monothéistes (christianisme, judaïsme, islam).
Ces traductions eurent lieu entre 1120 et 1190, à Tolède puis dans quatre villes d’Italie (Palerme, Rome, Venise, Pise), Cette période correspond à la Renaissance du XIIe siècle. Les œuvres d’Aristote furent traduites mot à mot en latin par Albert le Grand et Guillaume de Moerbeke, proche de Thomas d’Aquin. Au XIIIe siècle, la philosophie aristotélicienne, transformée par Thomas d’Aquin en doctrine officielle de l’Église catholique, devint alors la référence philosophique et scientifique de toute réflexion sérieuse, donnant ainsi naissance à la scolastique et au thomisme.
On considère que Thomas d’Aquin a effectué une réconciliation entre les œuvres d’Aristote et le christianisme. Le succès de cette entreprise fut si grand qu’on nommait Aristote simplement « le Philosophe ».
Le franciscain Roger Bacon, au XIIIe siècle, entreprit de vérifier par curiosité certains aspects de l’œuvre d’Aristote qui n’avaient pas fait l’objet d’une révision critique. À sa surprise, il découvrit que quelques faits exposés dans l'Organon étaient erronés.
Des controverses internes à la scolastique avaient commencé à entraîner son déclin au XVIe siècle : en France, le premier à remettre en cause la doctrine d’Aristote fut Pierre de la Ramée (1515-1572) qui déclara dans sa thèse :
tout ce qu’a dit Aristote n’est que fausseté. Il faudra attendre Galilée puis Torricelli et Blaise Pascal pour que, sur des bases expérimentales, quelques-uns de ses enseignements en matière de sciences physiques soient contestés :
suicide du scorpion entouré de flammes, vitesse de chute des corps proportionnelle à leur poids, horreur de la nature pour le vide, etc. Les critiques de l’époque moderne ne sont pas surprenantes étant donné qu’Aristote vécut au IVe siècle av. J.-C.., et qu’il ne disposait pas des moyens d’observation et d’expérimentation scientifiques apparus à partir du XVIIe siècle.
Aristote peint par Raphaël
À partir du début du XVIIe siècle, la controverse sur les représentations du monde (géocentrisme contre héliocentrisme) entraîna la remise en cause de l’œuvre d’Aristote. En effet, dans ce que l’on appela ultérieurement la métaphysique (Aristote), Aristote représentait le monde en deux parties (sublunaire et supralunaire). Les astres étaient supposés être des sphères parfaites.
Cette conception dans laquelle la Terre se trouvait au centre de l’univers, déjà remise en cause par Copernic (1543), fut évidemment fortement discutée à partir du début du XVIIe siècle par des personnages comme Giordano Bruno, et surtout Galilée. Galilée avait mis en scène dans le dialogue sur les deux grands systèmes du monde (dialogo sopra i due massimi sistemi del mondo de 1632) trois personnages, dont l’un (Simplicio) était favorable aux théories d’Aristote. Galilée fut condamné en juin 1633, et sa peine commuée par Urbain VIII en assignation à résidence.
Descartes apprit l’issue du procès de Galilée en novembre 1633, et lorsqu’il reçut un copie de l’ouvrage de Galilée, il renonça à publier son propre ouvrage (le traité du monde et de la lumière). C’est ainsi que Descartes décida de se lancer dans une carrière philosophique, et écrivit successivement le célèbre discours de la méthode (1637), les méditations métaphysiques (1641), et les Principes de la philosophie (1644).
Descartes, influencé par les idées de son siècle, critiqua les positions des "aristotéliciens". On reprochait à l’œuvre d’Aristote quelques invraisemblances dans sa physique, par rapport aux découvertes de la science moderne au XVIIe siècle, comme par exemple :
La philosophie cartésienne et ses suites au XVIIIe et XIXe siècle (idéologies) eurent donc pour effet de faire oublier la métaphysique d’Aristote, et par voie de conséquence, toute sa philosophie et la métaphysique.
Dans la plupart des ouvrages d’histoire des sciences et de philosophie, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, l’œuvre d’Aristote a systématiquement été décriée, en raison de la représentation géocentrée, en même temps que l’on critiqua les erreurs de l’Église catholique dans le procès de Galilée.
La grande influence de cette œuvre s’explique sans doute en partie par son caractère encyclopédique, qui tente de totaliser le savoir.
Platon l’appelait d’ailleurs « le lecteur ». Pourtant, si l’on a pu considérer Aristote comme la synthèse incarnée de toute la culture philosophique et scientifique grecque, il n’est pas concevable de considérer, aujourd’hui comme hier, que sa philosophie donne une réponse simple et définitive à toute question : au contraire, la lecture attentive de ses œuvres montrent qu’Aristote avait conscience de ce qu’il peut y avoir d’interminable dans la recherche de la vérité, et que certaines questions d’ordre métaphysique restent ouvertes.
C’est la postérité d’Aristote qui en donnera une image de dogmatique ayant réponse à tout, et c’est cette image qui sera combattue par Francis Bacon dans son Nouvel Organon.
Historiquement, Aristote apparaît comme le premier auteur effectuant des classifications hiérarchiques du savoir de façon systématique.
Ce mode de classement, qui pourrait être de son invention (il était en tout cas inconnu des bibliothécaires de Sumer), a survécu jusqu’à nos jours. Il est employé par exemple dans les cartes heuristiques depuis les années 1970, dans un esprit holistique. Nous ne commençons à nous en détacher qu’avec les bases de données relationnelles.
En septembre 1998, une encyclique du pape Jean-Paul II (Fides et ratio) souligne l’importance de la philosophie d’Aristote dans la transmission du savoir.
Cette encyclique mentionne l’importance de la philosophie de la nature.
Liste des œuvres
Notes:
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