Les prisons du sourire !
Non, ce n'est pas le titre d'une opérette d'un Franz Lehar d'aujourd'hui ! C'est une photographie du Monde qui m'a inspiré cet oxymore.
Elle illustre un article d'Isabelle Rey-Lefebvre "L'Etat confie la réalisation de ses investissements au privé". Le photographe nous montre le garde des Sceaux, Rachida Dati, tout sourire, devant une maquette blanchâtre. Derrière le ministre, un groupe d'hommes dont la plupart ont l'air réjoui. La légende nous informe : La ministre de la justice lors de la signature du contrat avec Bouygues pour la conception, la construction et l'exploitation de trois prisons, le 19 février.
D'où vient que j'ai éprouvé un malaise devant cette photographie et ces contentements ? En cherchant bien, parce que se téléscopent le médiatique, le commercial et le pénitentiaire. L'apparence, l'argent et le profond. Le dérisoire, le rentable et l'important.
Cette trinité, la photographie ne la prend pas totalement en charge. Le sourire du ministre et la gaîté discrète des salariés de Bouygues manifestent que le médiatique et le commercial sont comblés mais le pénitentiaire qui est pourtant au coeur de l'opération est occulté par la façade festive.
Que la société privée Bouygues, qui a obtenu de financer, de réaliser et de maintenir trois prisons - équipements publics -, ne dissimule pas sa satisfaction, cela me semble normal. La voir déplorer l'aboutissement de cette excellente affaire serait incongru.
Que le garde des Sceaux, pour cultiver le médiatique et la meilleure représentation d'elle-même, fasse don d'un sourire éclatant à l'objectif, c'est au fond assez banal et montre à quel point, quelle que soit la gravité du sujet, la superficialité de l'image est appelée à prendre le pas sur le caractère éprouvant quoique nécessaire de l'enfermement.
Le malaise trouve son origine dans le fait que cette photographie, répondant aux critères d'aujourd'hui auxquels à l'évidence le ministre adhère, est dans sa substance déconnectée du fait qu'il s'agit de la construction de trois prisons et que cette dure obligation ne saurait être résumée par un sourire politique, une politique du sourire.
Mon analyse, qui par ailleurs se félicite que des sociétés privées, sans doutes plus efficaces, investissent dans des équipements publics, s'interroge seulement sur une image. Je suis frappé de voir - et c'est une banalité que cet exemple rend très sensible - comme le politique ne s'accorde plus à ce qu'il gére mais à ce qu'il désire afficher. Non plus à son action, qui appellerait retenue et gravité, mais à son image qui a besoin de tout ce qui pourrait l'embellir. Le léger prétend faire preuve au détriment du fond qui risquerait de lasser.
J'ai conscience que le sérieux est souvent lourd, que la gravité systématique est pénible et que beaucoup d'imbéciles croient pouvoir dissimuler une pensée minimaliste derrière une componction ennuyeuse. Il n'empêche que les prisons du sourire, pour moi, cela jure.




