Prier et réfléchir en Église
Le pardon originel, selon Lytta Basset
«La plus grande responsabilité d’un être humain, c’est de refléter à l’autre qu’il est vivant. Même s’il est détruit, s’il est dans un état lamentable, s’il a une image désastreuse de lui-même, j’ai à lui refléter l’étincelle de vie qu’il a en lui.» Cette conviction habite toutes les interventions de Lytta Basset. Il faut dire que cette femme, professeure de théologie à l’université de Neuchâtel et pasteure franco-suisse, parle d’expérience. Le sens qu’elle invite à découvrir, elle l’a cherché en traversant personnellement des moments de douleur extrême: les conséquences d’un mal subi dans son enfance et le suicide de son fils Samuel, en 2001, sur lequel elle s’est finalement résolue à écrire Ce lien qui ne meurt jamais (Albin Michel, 2007). Les titres de ses autres livres déjà nombreux, dont La joie imprenable (Albin Michel, 2003 [1996]) ou Au-delà du pardon (Presses de la Renaissance, 2006), évoquent l’issue dont elle témoigne. Son exposé le plus complet, duquel seront tirées les quelques citations qui suivent, reste sa thèse de doctorat, Le pardon originel. De l’abîme du mal au pouvoir de pardonner (Labor et fides, 2005 [1994]), reprise et adaptée en deux volumes plus accessibles au grand public: Guérir du malheur (Albin Michel, 1999) et Le pouvoir de pardonner (Albin Michel, 1999).
L’expérience du mal
Tout part du constat que la morsure du mal provoque naturellement de la culpabilité: je souffre, pense-t-on spontanément, parce que j’ai mal agi ou parce que quelqu’un m’a fait du mal. Mais n’aborder ainsi le mal que par le biais de la faute (du mal commis) empêche de rendre compte du mal que l’on subit sans en être responsable. Pour sortir de cette impasse, Lytta Basset propose de donner au contraire priorité à l’expérience que chaque être humain fait très personnellement de la souffrance. Le mal n’est pas «ce qui est mal» (p. 93), mais plutôt «ce qui fait mal au point de faire sombrer dans un abîme qui pousse à rompre avec Dieu et à se refermer sur soi» (p. 95).
Autrement dit, toujours selon Lytta Basset, cessons de définir le mal comme le contraire du bien. Dire que le mal est «ce qui est mal», c’est-à-dire le contraire du bien, revient à transgresser l’interdiction, sous peine de mort, de goûter à l’arbre de la connaissance du bien et du mal (voir Genèse, 2, 17). L’une des transgressions les plus impressionnantes de cet interdit est l’interprétation devenue courante des premiers chapitre de la Genèse dont il est issu: la création aurait été toute bonne avant la chute. Mais ce n’est pas ce que raconte le récit biblique! La croyance en un paradis perdu est un fantasme mortel par lequel les êtres humains se rendent immanquablement coupables de tout le mal qu’il y a dans le monde. Elle empêche les gens d’accepter comme faisant partie de la vie un mal qui est là et devant lequel ils sont tout simplement impuissants.
Le fleuve du pardon
Le contraire du mal n’est pas le bien. Il est plutôt le Sens, précise notre auteure. Je ne me sauverai pas du mal en restaurant le bien, mais en déchiffrant le Sens à travers l’anéantissement dans lequel ce mal me plonge parfois. Et c’est là qu’intervient le pouvoir de pardonner, révélé par le destin du mystérieux serviteur souffrant d’Isaïe 52, 13 — 53, 12 que sommes tous appelés à devenir, dans le sillage du Christ. Car, même si le pardon de Dieu est à la source du pardon humain, il nous revient de pardonner en premier: «Pardonne-nous comme nous pardonnons…» Lytta Basset se risque à expliquer cela par l’image suivante:
Si le pardon était un fleuve, il faudrait en remonter le cours depuis les deltas où il se vit entre les humains, jusqu’à sa source en Dieu, une source en elle-même inconnue et inconnaissable. Le fleuve est un. Le pouvoir humain et le pouvoir divin de pardonner nous semblent de même essence. Mais le pouvoir divin de pardonner ne se reçoit pas d’emblée. Il est à découvrir à partir de l’existence humaine, au cours de la remontée du fleuve vers sa source. L’humain offensé qui reste alourdi par le mal subi ne saurait aisément remonter le fleuve (…) il s’agit bien de nager à contre-courant. (p. 449)
Pardonner
Pardonner demande, en effet, de renoncer d’abord aux poussées de la culpabilité qui portent à en vouloir à Dieu, aux autres ou à soi-même. Pardonner ne veut pas dire pour autant oublier le mal, mais plutôt en transfigurer le souvenir, c’est-à-dire en accepter le souvenir comme quelque chose qui peut être humanisé. Pardonner exige cependant de passer quand même par la révolte, ou la Sainte colère selon le titre d’un autre ouvrage de Lytta Basset (Bayard/Labor et Fides, 2006): arracher loin de soi le dommage que l’on a subi, mais sans le transformer en méchanceté; plus précisément, accueillir la blessure de cette offense et en prendre soin, mais en refusant d’être définitivement réduit ou identifié à elle. Une telle révolte, la seule admissible, «mûrit en deuil, en acceptation d’une image de soi irréversiblement affectée par le mal, mais dans le même temps déliée de ce mal, une image à la fois blessée et transfigurée» (p. 446-447). Ultimement, «la révolte renonce à la vengeance au moment où elle s’incline devant Celui qui sait» (p. 447), où elle laisse à Dieu seul le soin de juger l’offenseur, où elle accepte donc de ne plus vouloir connaître la valeur ultime de ce que ce dernier a fait.
Bref, pardonner, selon Lytta Basset, c’est laisser aller le mal subi, cesser de me cramponner aux gens qui m’ont blessé, me libérer de tout ce qui me tire par en bas et m’empêche d’être ce que je suis. En remontant ainsi le fleuve, je rencontrerai Dieu qui me donne de partager avec lui le pouvoir de pardonner. Je serai alors en mesure de refléter à l’autre, même à mon pire ennemi, qu’il est vivant.
Jacques Lison