
L'ENFANT PRISME, SUITE
Digue, Pludon, digue.
Non Pludon, vogue, oui c’est ça, Pludon, vogueeee!
-Taisez-vous, contremaître !
-Pludon, je vous en prie, voguez…
Les épinettes verdâtres pâquetaient cette île tant belle, si jolie (par pâquetaient, je veux dire que les grandes épinettes avaient l’allure d’immenses statues venant tout droit de l’Île de Pâques), les hommes à bord étaient tous très nerveux, certains dégobillaient sur ceux qui urinaient, et d’autres juraient, sur la tombe de leur mère.
-Teeerreeee en vue !

-Larguez les amarres !
-Achevez les derniers prisonniers !
-Attelez les chevaux !
-Eeeeet que Dieu nous garde !!!
-Ça y est, je les vois, derrière les arbres !
-Ciel, nous allons périr avant même d’avoir accosté…
Et du haut du château cendreux, un rire puissant éclata…
-Préjudice Maltais, Préjudice Maltais !
-Qu’y a-t-il, contremaître Gérard ?
-Venez vite, on a un blessé, c’est Pludon.
Parmi les bulldozers orange, un vieil enfant hermaphrodite prenait boue. Vous, tirez-le de là ! Tandis que Grille-Spaghetti essayait de tirer de ses rêveries bidimensionnelles Pludon, une Park Avenue filait en trombe parmi les ouvriers de la digue de sel marin de Guérande, en France.
-Bichlanke, bichlanke ! faisait Pludon.
-Mais que dit-il, bon sang…
-Ayez pitié, il est un pauvre garçon épileptique, affligé du syndrome de Latourette et hermaphrodite…
-Buuu rok !!! disait-il…
-Vous l’avez tué, vous êtes fou !
Deux Islandais blancs comme des draps en sortirent.
-Le môme, vient avec nous !
Ainsi, le ou la jeune Pludon prit le chemin du château cendreux, selon les dires de ses kidnappeurs. De l’autre côté de la Manche, un bus que nous avons déjà connu, était garé devant la maison de correction de Crawley Street, comme à son habitude, planté devant la façade frontale.
La religieuse : Par pitié, je vous le jure, il n’est plus ici non plus, il a été relâché pour bonne conduite et on dit qu’il s’est trouvé un emploi.
Les Oblitz : Et où ça !?
-Dinnnnng Dooonnng… C’est pas grave, ne sonnez pas et entrez, vous, là-bas, infusez-vous, ça m’est égal, vous ne pourrez plus retourner à vos douces terres accommodées…
Oblitz : Qui a dit ça!?
-Hihihi, oui entrez, le doux baron saura profiter de vous…
Oblitz : Je promets que je la tue !
Là-bas, en équilibre sur sa tête, une petite fille magique susurrait ces paroles diaboliques. Elle se nommait Abigaël.
Fillette : Monsieur, Pludon est à Guérande, mais des hommes peu recommandables l’ont enlevé, faites vite et contrez-les au château cendreux.
Oblitz : D’accord, viens avec nous, petite.
Dans un effort de concentration, les six Oblitz, devancés par Bigaël, flottèrent comme des montgolfières en une escouade de brillants cerveaux. Direction, l’île Bleue.
Tandis que, par-dessus un pays aux mille étangs où jouaient de mesquins prédateurs, la bande se trouva pendant un long instant, muette … Un des frères dit à un autre : rappelle-toi la fois où toutes ces brebis égarées étaient à genoux devant nous, ensanglantées, oui elles pleuraient leur mort…
Un gros bateau passa et ils s’y accrochèrent par paresse.
-Oui, je m’en rappelle, c’était délicieux, merci pour tout.
-Merci ?
-Oui…merci de nous avoir tous sauvés et de nous avoir offert ce succulent moment de cruauté…
-Oui, pour te remercier, tu seras le premier à pouvoir te venger auprès de tous les habitants de ce sale village qui nous a tous condamnés.
-Oui. Après avoir retrouvé Pludon, nous pourrons, à travers son corps si spécial, qui lui a valu le nom d’enfant prisme, retrouver la contrée étincelante de Millroygive.
-J’ai hâte.
-Oui, moi aussi.
Mais, avec un mouvement de sourcil, il dit : Mais c’était vous, pas moi.
-Non, tu as raison, c’est lui là-bas !
-Bougres, taisez-vous, c’est moi !
En se souvenant, les Oblitz durent se mettre à l’évidence qu’un seul d’entre eux avait commis l’acte : Riol le vilain, l’aîné. Mais avec quelle ambition ?
Bigaël : Tout est réglé, retrouvons l’enfant prisme maintenant.
Déjà, des rives âcres apparaissaient, au tracé sombre et immanquablement hérissé d’un peuple de conifères bleus.
-Regardez et détrompez-vous ! L’immense pin au centre est le château de Pintafrette l’heureux et de son valet, Dufront.
D’incessants cliquetis résonnaient, en faisant fuir les merles et autres créatures. Dans le château, c’était le chaos. Sur un billot en hauteur, Pludon n’en pouvait plus d’accoucher de toute cette progéniture extra-dimensionnelle. Il avait été capturé par Pintafrette et avait été transformé en une sorte de poste de péage humain. Deux armoires à glace s’occupèrent de couvrir de coups de bâton les nouveaux venus tandis que leur supérieur amassait l’argent extra-terrestre qui en tombait. C’est que M. Pintafrette était un avide collectionneur de pièces de monnaie, peu importait leur dimension … Tout ceci était rehaussé par des milliers d’éclairs roses et jaunes résultant des accouchements de Pludon l’hermaphrodite.
Et boum, la porte d’entrée éclata.
-Sucez leurs âmes et qu’ils en meurent !
-N’épargnez seulement que Pludon !
Aussitôt dit, aussitôt fait. Ils s’écroulèrent et, dans un dernier soupir, Dufront le valet dit : Savez-vous qui vous êtes ??? Ignoriez-vous que c’étaient de jeunes femmes bien en chair ??? Et au trépas passa le valet…
Riol, sous l’effet d’une puissante sécrétion d’adrénaline, voulait encore et encore tuer davantage. Mais son regard vide s’arrêta à la vue de Pludon. Cheveux ébouriffés, chaussures à l’effigie des Étalons du Tonnerre, moustache gaélique et tee-shirt symbolisant le fameux Dark Side Of The Moon.
-Il est entre deux naissances, vite, pénétrons à l’intérieur !
Ensemble, ils joignirent leurs mains et disparurent dans les confins de l’enfant prisme… Bientôt, les six corps se mutèrent étrangement pour n’en former qu’un, et un seul, celui de Lignabaisse, 39 ans.
Le décor qui entourait notre vieux Lignabaisse n’était pas celui de la contrée des Oblitz, sec et poussiéreux. Non, le décor turquoise et gris avait laissé place à une salle grandiose éclairée par des mètres de néons et de caméras de chaînes d’information. Un juge joufflu se leva, brandissant son maillet. Donc, messieurs les jurés, suite à la présentation de la preuve d’intrusion psychologique à l’hydrogène-511, le présent accusé, M. Daniella Lignabaisse, agent de sécurité pour l’ONU, est-il passible de la peine de mort suite à l’assassinat monstrueux de 18 jeunes prostitués dans la vallée de l’Okanagan, le 6 juillet 3028 ? Je vous rappelle que les résultats apportés par l’hydrogène-511 nous ont révélé que Riol, une des six personnalités de M. Lignabaisse, celle qui aurait commis l’acte, a agi ainsi pour protéger ses loyaux frères, craignant que de sanguinolentes brebis de l’enfer les assassinent. Tous les plus imminents psychologues n’arrivent à s’entendre. Condamner un vieux fou sanguinaire à mort ou épargner une personnalité bienfaisante qui a su protéger ses amis… tel est votre dilemme.
Le jury, composé à 50% d’humains et à 50% de robots, cherchait inlassablement, le regard approbateur des autres devant leur impuissance morale…