RÉCITS D'UNE DÉCHÉANCE
Texte et photo : Ariane Cloutier
Morte… Aussi morte que je le fus ? Cette fois, je sus que la plainte venait de moi. Je tombai à genoux devant elle et tentai de toucher ses lèvres. J’essayai et essayai encore mais je n’y parvins pas. Mes mains ne semblaient même pas l’effleurer. Qu’était cet état pire que la mort? Si seulement elle pouvait m’entendre… Juste m’entendre… Je lui dirais que je l’aime! Que je la désire comme avant… Si seulement…
***
Delphine s’était mise à sangloter bruyamment. Elle était secouée de spasmes incontrôlables qui menaçaient de la briser. Elle était si maigre, si fragile… C’était une torture que de la regarder pleurer. Je me sentais épuisé, autant par la longue route que j’avais faite qu’émotionnellement. Je vis Delphine bouger brusquement. Je levai les yeux et vis un homme, le visage déformé par la rage, courir vers elle. La tristesse céda la place à la peur et rendit le pauvre visage de Delphine encore plus misérable.
-Delphine, hurla l’homme.
Terrifiée, la jeune femme tenta de se lever mais trébucha. L’homme, qui se fâcha de plus belle, l’agrippa violemment et la souleva. Il fut sourd au gémissement de douleur qu’elle poussa. Impuissant, je lui criai d’arrêter. Je tentai même de frapper l’homme, mais mes coups le traversèrent sans le blesser. Je recommençai encore et encore mais cette fois, l’homme frissonna et l’expression qu’il avait vue sur le visage du fou dans la ruelle s’empara alors de son visage. L’homme tira Delphine par le bras et l’entraîna vers sa calèche qui attendait plus loin.
Cette calèche… Andrew croyait l’avoir déjà vue… Ce sceau…
Monsieur Morgan!
-Monsieur Delacours, répondit aimablement Andrew en esquissant une révérence.
-C’est justement vous que je cherchais, mon ami.
François Delacours ouvrit la portière de sa calèche et demanda, en affichant son plus charmant sourire :
-Vous venez faire un tour, monsieur Morgan?
Andrew parut inquiet, mais ne laissa qu’entrevoir son doute. La calèche était richement décorée. Sur la portière se trouvait un sceau, apparemment un héritage d’une richissime famille. Il était constitué de deux chevaux blancs hennissant et derrière se trouvait un drapeau qu’il n’arrivait pas à identifier. Il sourit distraitement puis monta brusquement. François fit claquer la portière et toute galanterie quitta son visage. Il cogna deux coups sur le bois du toit et les chevaux partirent au trot.
***
Que s’était-il passé dans cette calèche ? Je n’en avais pas le moindre souvenir. Je me laissai choir par terre, massai mon front et soupirai.
- Mon Dieu Andrew, souviens-toi…
Je me réveillai. Ma main frôla quelque chose d’humide. Je tournai la tête et vis un parchemin. Il semblait négligé. Une bague lui servait de sceau, c’était celle que je lui avais donnée. Je pris le parchemin et le humai. Il était enveloppé de l’odeur de Delphine. Elle avait dû le laisser tomber pendant qu’elle se débattait. Doucement, je retirai la bague et la glissai à mon doigt. Lentement, je dépliai le parchemin. L’encre avait un peu coulé à cause de la rosée, mais l’écriture fine était encore lisible. Une larme coula sur ma joue alors que je lisais.
- Seigneur, gémis-je.