Ariane Cloutier

RÉCITS D'UNE DÉCHÉANCE


Texte et photo : Ariane Cloutier


-Delphine,  je…Veux-tu m’épouser?

Ses yeux s’agrandirent et se remplirent d’eau. Elle porta ses mains à son visage et sanglota avant de s’enfuir en courant. Je lui attrapai le bras et la fis tournoyer afin de la serrer contre moi de toutes mes forces.

-Andrew, non!...Je ne peux pas…On m’a promise.

Elle laissa choir la rose par terre avant de se remettre à pleurer. Je tournai les talons et partis sans lui dire un mot.

-Andrew!

Ses cris désespérés me fendirent l’âme, mais pas une seule fois je ne me retournai.
 
                                                            ***

Mon cœur résonnait lourdement dans ma tête comme si une guerre éclatait en moi. Le roc humide sur lequel je posai ma joue m’apaisa. Un vent glacial annonçait une pluie à venir. Lentement, j’ouvris les yeux, mon cœur avait enfin cessé de marteler chaque pore de ma peau. Le bruissement des branches du saule pleureur m’allégea, comme s’il chassait au loin la déchirure qu’avait causée ce souvenir. Comment avais-je pu rester sourd à ses plaintes, à ses supplications ? Quel être misérable étais-je? Je laissai couler mes larmes sans pudeur. Chacune d’elles me brûlait la peau, me déchirait l’âme…Mais à quoi bon les chasser? Je les avais méritées. Mes douloureuses réflexions furent interrompues par l’averse fraîche qui s’abattit sur moi. Je m’étendis sur l’herbe et laissai la pluie mouiller mon visage, soulager la brûlure de mes yeux. Pourquoi sentais-je la pluie et le roc mais ne pouvais-je soulever un objet ? Je ne puis dire combien de temps s’écoula, mais lorsque mon regard s’arrêta sur  une silhouette bercée par le vent et la pluie, mon sang se figea. Sa chevelure d’ébène… Sa peau laiteuse. Ce ne pouvait être qu’elle.

- Delphine! hurlai-je. Delphine, mon amour!

Elle ne se retourna pas. Elle n’entendit pas. Là, dans ses mains, qu’était-ce? Je m’approchai rapidement. Elle porta à ses lèvres la rose que je lui avais offerte ce jour-là. Je vis des larmes venir s’y blottir, caresser les pétales flétris de la rose blanche. Elle semblait jaunie, avoir perdu tout éclat. Tout comme Delphine. Ses cheveux étaient emmêlés, ses mains négligées… Et ses yeux… Ses si jolis yeux avaient perdu toute vitalité. La voir ainsi brisa quelque chose en moi. Je portai ma main à mon cœur pour tenter d’apaiser le mal que ce reflet d’elle me donnait. Une longue plainte douloureuse  brisa le silence. Était-ce la sienne, était-ce la mienne? Je ne puis dire. Je m’avançai davantage vers elle. Elle pleurait mais c’est à peine si une émotion traversait son regard. Elle semblait si vide... Presque morte.

Morte… Aussi morte que je le fus ? Cette fois, je sus que la plainte venait de moi. Je tombai à genoux devant elle et tentai de toucher ses lèvres. J’essayai et essayai encore mais je n’y parvins pas. Mes mains ne semblaient même pas l’effleurer.  Qu’était cet état pire que la mort? Si seulement elle pouvait m’entendre… Juste m’entendre… Je lui dirais que je l’aime! Que je la désire comme avant… Si seulement…


                                                                ***
Delphine s’était mise à sangloter bruyamment. Elle était secouée de spasmes incontrôlables qui menaçaient de la briser. Elle était si maigre, si fragile… C’était une torture que de la regarder pleurer. Je me sentais épuisé, autant par la longue route que j’avais faite qu’émotionnellement. Je vis Delphine bouger brusquement. Je levai les yeux et vis un homme, le visage déformé par la rage, courir vers elle. La tristesse céda la place à la peur et rendit le pauvre visage de Delphine encore plus misérable.

-Delphine, hurla l’homme.

Terrifiée, la jeune femme tenta de se lever mais trébucha. L’homme, qui se fâcha de plus belle, l’agrippa violemment et la souleva. Il fut sourd au gémissement de douleur qu’elle poussa. Impuissant, je  lui criai d’arrêter. Je tentai même de frapper l’homme, mais mes coups le traversèrent sans le blesser. Je recommençai encore et encore mais cette fois, l’homme frissonna et l’expression qu’il avait vue sur le visage du fou dans la ruelle s’empara alors de son visage. L’homme tira Delphine par le bras et l’entraîna vers sa calèche qui attendait plus loin.

Cette calèche… Andrew croyait l’avoir déjà vue… Ce sceau…                  

                                                    

 Monsieur Morgan!
-Monsieur Delacours, répondit aimablement Andrew en esquissant une révérence.
-C’est justement vous que je cherchais, mon ami.

François Delacours ouvrit la portière de sa calèche et demanda, en affichant son plus charmant sourire :

-Vous venez faire un tour, monsieur Morgan?

Andrew parut inquiet, mais ne laissa qu’entrevoir son doute. La calèche était richement décorée. Sur la portière se trouvait un sceau, apparemment un héritage d’une richissime famille. Il était constitué de deux chevaux blancs hennissant et derrière se trouvait un drapeau qu’il n’arrivait pas à identifier. Il sourit distraitement puis monta brusquement. François fit claquer la portière et toute galanterie quitta son visage. Il cogna deux coups sur le bois du toit et les chevaux partirent au trot.

                                                           ***

Que s’était-il passé dans cette calèche ? Je n’en avais pas le moindre souvenir. Je me laissai choir par terre, massai mon front et soupirai.

- Mon Dieu Andrew, souviens-toi…

Je me  réveillai. Ma main frôla quelque chose d’humide. Je tournai la tête et vis un parchemin. Il semblait négligé. Une bague lui servait de sceau, c’était celle que je lui avais donnée. Je pris le parchemin et  le humai. Il était enveloppé de l’odeur de Delphine. Elle avait dû le laisser tomber pendant qu’elle se débattait. Doucement, je retirai la bague et la glissai à mon doigt. Lentement, je dépliai le parchemin. L’encre avait un peu coulé à cause de la rosée, mais l’écriture fine était encore lisible. Une larme coula sur ma joue alors que je lisais.

- Seigneur, gémis-je. 

                                                              

      Fin de la deuxième partie... 




               
Dernière mise à jour de cette rubrique le 27/04/2008

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