
J'ai rêvé. J'ai rêvé quand j'ai vu, de mes yeux de petite fille, un homme aux longs cheveux, traverser la piste des arènes de Nîmes, avec des taureaux d'exception à sa main. Son raset était sans doute une invention de mon imagination, tant il donnait du large aux taureaux, tant il était osé et calculé à la fois. J'ai rêvé quand il m'a gentiment signé un autographe, devant ces mêmes arènes, après avoir remporté son « énième » Trophée des As. Oui, j'ai bien du rêver, parce que cela fait bien longtemps que je ne l'ai revu, cet extraordinaire chevelu...
J'ai rêvé aussi, quand j'ai vu un homme revenir en piste, dans les arènes de Pérols, quelques temps après une effroyable cocarde d'or et de sang, qui a bien failli être celle de ses derniers instants... Oui, j'ai du rêver. Quelle passion pourrait l'emporter après un tel accident ?
J'ai rêvé un peu plus tard, quand j'ai croisé le regard de ce jeune homme plein de vie, au sourire radieux, devant les arènes de Lunel, où il venait de raseter. C'était un rêve sans nul doute, car quelle joie, quel bonheur peut-on retirer de cela même qui nous fait partir, quelques mois plus tard, et pour l'éternité?
Rien n'était vrai, je pense, de cette image dans ma tête, d'un homme fort courageux, qui attrape vigoureusement la queue d'un cocardier, pour l'empêcher de blesser un autre homme, de ses cornes acerées. Quel esprit de camarilla pourrait amener un homme à braver un tel danger afin d'en secourir un autre ?
Ce n'était qu'une illusion que la rencontre entre ce gaucher et ces taureaux « catégorie excellence », dont certains sont partis, comme le beau Vison. Cette rencontre magique, où cet homme ne faisait qu'un avec la bête, de leur réunion en pleine piste, jusqu'après les barrières.
Il y a aussi ce songe, que j'ai bien souvent fait, durant ces six dernières années. Il met en scène un homme, à la coiffure particulière et au regard perçant ; un homme, qui a la rage de vaincre, et des taureaux tantôt braves, vaillants et consentants, tantôt complexes, dangereux et belliqueux. Un homme qui gagne, presque à chaque fois. Un homme qui décroche une cocarde d'or à l'ultime minute de la compétition. Un homme qui affronte seul un cocardier réboussié, calé dans l'angle très prononcé de petites arènes fraichement rénovées. Un homme qui fait, des taureaux les plus difficiles, ses meilleurs alliés.
Non, je n'ai pas rêvé. Ces moments-là se sont bien inscrits dans la réalité de la course camarguaise. C'est juste que tous ces hommes en blanc, que l'on nomme raseteurs, tiennent un commerce bien particulier : ce sont des marchands de rêve...
Falbala