Est-ce qu'après avoir tourné par deux fois avec Tonie Marshall vous dites "oui" à tout ce qu'elle pourrait vous proposer ?
Je n'ai pas dit "oui" parce que c'était Tonie. Si je n'avais senti ni le rôle ni le scénario j'aurais préféré lui dire "non" parce que ce n'est pas un cadeau pour un metteur en scène d'avoir une actrice qui n'adhère pas complètement au projet. Je l'aime et la respecte trop pour ça. Je sais que Tonie a un univers qu'elle n'arrive pas forcément à transcrire dans son scénario mais quand je vois le film terminé je me dis : "Ah oui, elle avait cet univers-là" donc il y a toujours quelque chose qui me séduit.
Et qu'est-ce que ça fait de se retrouver ?
En réalité on se voit de temps en temps mais pas énormément parce qu'à Paris on a des vies d'imbéciles et qu'on n'a jamais le temps de se voir, mais, en même temps, c'est comme une conversation qui continue, comme une évidence. Même si c'est parfois difficile parce que Tonie est quelqu'un d'inquiet, et que moi, quand je ne comprends pas, j'ai besoin que les choses soient claires. Toutefois, il y a une grande confiance mutuelle. C'est beaucoup de chance d'avoir un metteur en scène qui vous suit et qui prouve qu'il vous aime. Nous les acteurs, on est un peu couillons on a besoin d'être très aimés.
"Passe Passe" est un film où les personnages sont constamment en mouvement, ils ne restent jamais très longtemps au même endroit...
Il y a une fuite, ils sont en danger, c'est aussi ça qui est amusant : des personnages qui ne sont en réalité pas rationnels, qui n'ont pas forcément le sens pratique sont obligés de l'avoir parce s'ils ne trouvent pas une solution, c'est vraiment la catastrophe. Cela aussi c'était amusant à jouer, le côté inattendu et rebondissant de la comédie; ça m'amusait ça, que ça bouge beaucoup.
Pour ce rôle de grande bourgeoise en cavale vous changez souvent d'apparence physique, autant par les vêtements que par la coiffure...
C'est amusant d'essayer de changer de tête quand on change de rôle. Ca aide vous savez de trouver l'apparence, la coquille, les vêtements, la coiffure ; ça commence parfois par un petit accessoire. Ca paraît tout bête mais parfois de l'unité d'un détail vient la suite. Ce n'est pas que ça bien entendu. En réalité tout le travail se fait en amont et une fois que le film est lancé il faut jouer, s'amuser. Je pense que si on s'amuse et qu'on trouve du plaisir tout en travaillant et en se concentrant, ça passe mieux que si on continue de travailler pendant le tournage. Le jeu c'est la liberté et savoir lâcher prise.
Le jeu entre Edouard Baer et vous semble très libre. Il y a t-il eu de l'improvisation ?
On n'improvise rien en ce qui concerne le texte : je ne change quasiment jamais un mot, je suis très scrupuleuse là-dessus. Ou alors j'ai un trou et je vais le remplacer dans la foulée par un autre mot qui va arriver miraculeusement et qui ne plaira pas fatalement à Tonie. En revanche, on peut tout simplement faire des prises différentes, en proposer d'autres si on a une autre idée, ça Tonie l'accepte; ou si elle veut quelque chose d'autre elle me le dit et j'essaie de le faire. L'improvisation telle que vous l'imaginez où on fait n'importe quoi c'est rarissime dans la comédie. Il faut que ce soit réglé presque comme du papier à musique, il y a un rythme à respecter. Parfois on peut croire que c'est improvisé par exemple quand on voit des acteurs au théâtre et puis on apprend que ça ne l'a pas du tout été. Et quelque part c'est plus amusant d'avoir des marques très précises et de trouver sa propre liberté à l'intérieur de ces marques.
Le volubile Edouard Baer a t-il été aussi scrupuleux que vous l'avez été ?
Edouard a été un partenaire de rêve parce qu' il a été très rigoureux sur le texte et cela ne l'empêche de vous faire rire entre les prises. C'est à vous de ne pas vous déconcentrer avant parce qu'il peut vous faire vraiment rire. C'est quelqu'un qui donne beaucoup, qui est très attentif à l'autre et c'est vraiment un gentleman. Je le connaissais peu mais j'ai découvert quelqu'un de très rare qui a trois qualités qui sont très rares chez les acteurs : il est cultivé, intelligent et bien élevé.
Le couple Nathalie Baye-Edouard Baer fonctionne bien, c'est le moins que l'on puisse dire...
Cela relève du talent de Tonie qui a eu cette idée-là. C'est vrai qu'il a des acteurs qui sont absolument merveilleux mais une fois ensemble, ce n'est pas forcément crédible, il y a quelque chose qui ne circule pas, qui ne reste pas à la caméra, qui ne s'imprime pas. J'ai mis à peu près trente ans à regarder un film pour la première fois sans me dire : "je suis moche" ou des trucs comme ça et là j'ai trouvé que ça circulait bien entre lui et moi. Il le fallait.
Etes-vous prête à retourner avec Tonie Marshall ?
Pourquoi pas ? Cela arrive souvent au cinéma que des metteurs en scène et des acteurs se retrouvent, il y a plein d'exemples. A partir du moment où elle a fait le film qu'elle voulait faire et que moi je suis heureuse du film qu'elle a fait il n'y a pas de raisons que les choses s'arrêtent. Si j'avais trouvé le film catastrophique j'aurais dit élégamment : "Oui, pourquoi pas ? Mais..." (rires)
Et vous ne seriez peut-être pas là...
Et je ne serais peut-être pas là. La période de la promotion n'est pas simple parce que ça prend beaucoup de temps et d'énergie quand on vient présenter (et non pas défendre parce que c'est un mot que je n'aime pas, en réalité on utilise ce mot parce qu'il y a tellement de films qui sortent chaque semaine que c'est presque une petite guerre maintenant), quand on vient présenter un film dont on est heureux du résultat ça simplifie drôlement les choses.
Cela vous est arrivée de promouvoir un film qui vous avait déçue ?
Cela m'est arrivé parce que j'ai un côté bon petit soldat. A moins que j'ai eu affaire avec des gens qui se sont comportés comme des gougnafiers, là il n'y a pas de raison. Vous savez, aux Etats-Unis la promotion fait partie du contrat mais, même si chez nous ce n'est pas le cas, je trouve que, professionnellement, c'est inadmissible de ne pas défendre un film. Il y a de toute façon toujours une raison pour laquelle on a décidé de faire un film, si on est déçu il y a au moins des acteurs avec qui on s'est entendu ou un metteur en scène qu'on aime bien... En ce qui me concerne il y a toujours un attachement quelque part. Néanmois, c'est plus douloureux.
Vous recevez beaucoup de scénarios ?
Oui mais il y en beaucoup que j'appelle des scénarios-Temesta où on s'endort à la treizième page. Oui, j'en reçois pas mal. Il y a quelque chose qui est un peu problématique : les scénarios où il y a une idée, parfois il y en a même pas, qui est tiraillée dans tous les sens et ils essaient d'en faire un film d'une heure et demie, sans construction, sans travail. Quand je leur dit : "Il y a une idée qui peut m'intéresser mais il faut retravailler parce que ça tient pas la route. Il y a encore énormément de travail à faire", les gens me disent "oui", ils retravaillent le scénario trois semaines et ils le rapportent après avoir changé trois fois rien. Je pense qu'en France, si les films ont déjà un producteur, on ne dépense pas assez d'argent pour l'écriture. C'est vrai que les gens ont besoin de gagner leur vie et si un producteur accepte de le produire comme ça, le film se fera comme ça et ça fera partie d'une flopée de film qui sortent... Les défauts d'un scénario on les retrouve dans le film, on ne sauve pas un scénario pendant un tournage, je n'y crois pas du tout.
Parmi les choses qu'on vous propose, il y a des choses qui vous étonnent encore ?
S'il y a une chose que je bénis c'est qu'après de longues années de carrière, quand un scénario m'arrive et qui me plait je prend ça encore pour un petit miracle. Cela reste quelque chose d'un peu merveilleux. Comme je fonctionne vraiment sur le désir ça réveille subitement ce sentiment qui m'anime pour faire un métier que j'aime infiniment et qui à vrai dire m'aide à vivre.
(Propos recueillis par Pierre Lucas et Fadette Drouard à Lille le 4 avril 2008).
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